Dans les dernières semaines de la Seconde Guerre mondiale, le croiseur lourd USS Indianapolis accomplissait une mission secrète d'une importance capitale : livrer des composants de la bombe atomique qui allait être larguée sur Hiroshima. Le 29 juillet 1945, de retour de cette mission, le navire naviguait dans la mer des Philippines, à environ 320 kilomètres de l'île de Leyte, lorsque le sous-marin japonais I-58 le frappa de deux torpilles. En moins d'un quart d'heure, l'un des croiseurs les plus emblématiques de la flotte américaine sombrait dans les eaux obscures du Pacifique.
Sur les quelque 1 196 membres d'équipage présents à bord, environ 300 hommes périrent lors du naufrage lui-même, emportés par les explosions, le feu ou l'engloutissement rapide du navire. Les 900 survivants restants se retrouvèrent livrés à eux-mêmes dans l'immensité de l'océan, sans embarcations suffisantes, sans eau potable, et sous un soleil tropical implacable. Certains avaient des gilets de sauvetage, d'autres s'accrochaient à des débris. Tous attendaient des secours qui tardèrent dramatiquement à venir.
Ce qui rendait leur situation encore plus désespérée, c'est que la marine américaine ignorait le naufrage. Aucun signal de détresse n'avait été capté, ou du moins aucun n'avait été traité avec l'urgence requise. Pendant quatre jours et quatre nuits, les rescapés dérivèrent dans des eaux infestées de requins, confrontés à la déshydratation, aux hallucinations provoquées par l'épuisement et la chaleur, et aux attaques répétées de prédateurs.
Les requins — vraisemblablement des requins océaniques aux longues nageoires (Carcharhinus longimanus), espèce connue pour fréquenter ces eaux profondes — attirés par le sang, le bruit et l'agitation des naufragés, commencèrent à attaquer dès les premières heures. Les hommes qui mouraient de leurs blessures ou d'épuisement devenaient à leur tour des proies. Les survivants tentèrent de se regrouper en grappes serrées pour se protéger mutuellement, mais les attaques se poursuivirent sans relâche. On estime qu'environ 150 hommes furent tués par des requins durant ces quatre jours d'attente, faisant de cet épisode l'événement le plus meurtrier de l'histoire documentée des attaques de requins sur des êtres humains.
Ce n'est que le 2 août 1945 qu'un avion de patrouille repéra par hasard les naufragés. Des opérations de sauvetage furent immédiatement déclenchées, mais pour beaucoup, les secours arrivaient trop tard. Au terme du bilan final, seulement 316 hommes sur les 1 196 membres d'équipage d'origine avaient survécu — moins d'un homme sur quatre. Ce chiffre témoigne autant de la violence du naufrage initial que de l'horreur des jours qui suivirent.
La tragédie de l'USS Indianapolis dépasse le cadre des statistiques sur les attaques de requins. Elle illustre la conjonction fatale d'une catastrophe militaire, d'une défaillance institutionnelle et d'un environnement naturel particulièrement hostile. Le retard de quatre jours dans le lancement des secours, dû à des lacunes dans les procédures de signalement de la marine, fit l'objet d'enquêtes et de controverses qui se prolongèrent bien après la fin de la guerre. Le commandant du navire fut traduit en cour martiale, une décision qui suscita des débats durables quant à l'équité de ce jugement.
Aujourd'hui encore, le naufrage de l'USS Indianapolis demeure un épisode à part dans la mémoire collective de la guerre du Pacifique. Il reste, dans les annales de l'histoire des interactions entre l'être humain et le requin, l'événement le plus meurtrier jamais enregistré — non pas le fait d'une rencontre fortuite, mais d'une tragédie humaine dans laquelle la nature n'a été qu'un acteur parmi d'autres d'un désastre avant tout provoqué par la guerre.
