En l'espace de douze jours au cœur de l'été 1916, une série de cinq attaques de requins frappa le littoral du New Jersey et les eaux intérieures qui y sont reliées, faisant quatre morts et un blessé grave. Ces événements allaient transformer durablement la perception populaire du requin, introduire dans la culture américaine l'idée du « requin voyou » — un prédateur récidiviste s'en prenant délibérément à l'homme — et nourrir, des décennies plus tard, l'imagination de Peter Benchley lorsqu'il écrivit Jaws.
Tout commence le 30 juin à Beach Haven, dans le comté d'Ocean, station balnéaire prisée des vacanciers de la côte Est. Un homme de 24 ans se baigne non loin du rivage lorsqu'un grand requin blanc l'attaque, lui infligeant une blessure dévastatrice à la jambe gauche. Transporté hors de l'eau, il succombe à ses blessures. L'incident suscite l'inquiétude mais reste interprété comme un accident isolé — les requins n'étaient pas alors considérés comme une menace sérieuse pour les baigneurs sur les côtes américaines.
Cinq jours plus tard, le 5 juillet, un second nageur perd la vie à Spring Lake, dans le comté de Monmouth, à une soixantaine de kilomètres au nord de Beach Haven. L'attaque, également attribuée à un grand requin blanc, est fatale. Cette fois, la presse nationale s'empare du sujet. Une vague de panique commence à se propager le long du littoral, les municipalités côtières hésitent entre rassurer les touristes et fermer les plages, tandis que les scientifiques débattent de la possibilité qu'un même animal soit responsable des deux actes.
La séquence la plus dramatique — et la plus déconcertante — survient le 11 juillet, à près d'une vingtaine de kilomètres à l'intérieur des terres, dans le ruisseau Matawan, un cours d'eau étroit du comté de Monmouth relié à la baie de Raritan. Un garçon de dix ans qui se baignait avec ses camarades est attaqué et tué, ses jambes et son torse gravement mutilés. Un homme de 24 ans plonge dans le ruisseau pour tenter de retrouver le corps de l'enfant ; lui aussi est attaqué mortellement, sa cuisse lacérée par ce que les témoins décrivent comme un animal de grande taille. Le même jour, à environ neuf kilomètres et demi de la mer, près des briqueteries de Cliffwood, un troisième incident se produit dans le même cours d'eau : un garçon de douze ans est mordu à la jambe inférieure gauche avec une telle violence que le membre devra être amputé chirurgicalement. Des témoins évoquent la présence d'un requin d'environ deux mètres soixante-dix.
L'aspect le plus troublant de ces attaques du 11 juillet résidait dans leur localisation. Qu'un requin puisse remonter un ruisseau à marée, s'éloigner autant de la mer ouverte et attaquer à répétition dans un espace aussi confiné semblait défier tout ce que les naturalistes croyaient savoir du comportement de ces animaux. La question de l'espèce impliquée dans les incidents du Matawan Creek reste à ce jour discutée : si les deux premières attaques côtières sont attribuées au grand requin blanc, les données disponibles pour les attaques en eau douce saumâtre ne permettent pas de conclusion définitive.
Face à l'hystérie collective, les autorités locales et fédérales réagirent avec des moyens sans précédent : des filets furent tendus le long des plages, des chasseurs de requins sillonnèrent les eaux côtières, et une prime fut offerte pour la capture de l'animal supposément responsable. Plusieurs requins furent tués dans les jours suivants, dont un grand requin blanc dont l'estomac aurait contenu des restes humains — un détail qui alimenta la thèse du « requin voyou » mais que les chercheurs contemporains examinent avec prudence.
Au-delà du bilan humain — quatre morts, un amputé — l'été 1916 laissa une empreinte culturelle considérable. Ces attaques furent parmi les premières à recevoir une couverture médiatique nationale intensive aux États-Unis, établissant un modèle de panique collective et de réponse politique qui se répéterait à chaque attaque spectaculaire au cours du siècle suivant. Elles contribuèrent également à façonner une vision du requin comme ennemi absolu de l'homme, une représentation que les biologistes marins mettront des décennies à nuancer. Lorsque Peter Benchley s'inspira de ces événements pour construire la fiction qui deviendrait Les Dents de la mer, il cristallisa en littérature — puis au cinéma — une terreur qui avait germé sur les plages du New Jersey un été de juillet, il y a plus d'un siècle.





